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  • Julie Boisseau

Les vacances, très peu pour moi


L’été est bien installé. Juillet se termine et août arrive tranquillement. En entreprise, on boucle les derniers dossiers avant la pause estivale bien méritée. Prendre du repos pour profiter, s’émerveiller, se ressourcer. Voilà les bienfaits des vacances.

Et on les attend tous avec impatience ! Tous ? pas si sûre…

Connaissez vous ce dirigeant ou manager qui chaque année ne pose qu’une semaine, allez, 10 jours max de congés l’été ? On pourrait croire que c’est parce qu’il prévoit un grand voyage à une autre période de l’année. Eh bien non, pas du tout. C’est celui qui va dire à ses collaborateurs « je ne pars qu’une semaine. Je garde mon téléphone allumé. S’il y a le moindre problème, tu m’appelles ! ». Et bien souvent, il va se fendre d’un ou deux coups de fil pendant la semaine pour savoir si tout se passe bien en son absence.

C’est ce même manager qui, lorsqu’arrive avril, a le solde de congés et RTT restants le plus élevé ! Celui qui va demander à son RRH de « blinder » son CET[1] ou de reporter ses congés sur l’exercice suivant « parce que tu comprends, cette année, il y a trop de boulot ! L’entreprise a besoin de moi ! ». A quoi bon ? Il ferait mieux d’en faire don à des collaborateurs qui en ont besoin[2]. Car on le sait bien, il ne les prendra jamais. Tous les ans, il aura une bonne raison pour ne pas poser ses congés/RTT et tous les ans, l’entreprise aura besoin de lui !

Dans mon ancienne carrière de responsable RH, j’en ai connu un certain nombre des comme ça. Je dois reconnaître qu’ils m’agaçaient à se sentir si indispensables à l’entreprise. Secrètement, je plaignais leur entourage car vivre avec un(e) ergomane revient quasiment à vivre seul(e).

L’ergomanie est cette impossibilité à s’arrêter de travailler. Celui qui en est atteint a ce besoin presque vital de travailler, ce besoin de se réaliser professionnellement. Il surinvestit la sphère professionnelle au détriment des autres aspects de sa vie, en premier lieu sa famille.

Mais peut-on lui en vouloir ? Pas vraiment. On pourrait le qualifier de toxico du boulot. Alors, comme tout toxicomane, l’ergomane a besoin de se faire aider pour décrocher.

Celui qui en est frappé a cette croyance qu’il est indispensable à son travail, qu'il ne peut se réaliser que professionnellement et qu’il est le seul à avoir les capacités pour faire avancer les projets, pour faire tourner l’entreprise. Par conséquent, s’arrêter plus de quelques jours devient pour lui source de stress. Déléguer est compliqué.

Certes, mais les cimetières ne sont-ils pas remplis d’indispensables ? L’Homme ne peut décemment être bien s’il ne prend pas, de temps à autres, du temps pour lui, pour se ressourcer, pour se régénérer. Physiologiquement, tout être humain a besoin de débrancher son cerveau. Et on ne se repose pas complètement en seulement 7 jours.

Outre les conséquences physiques et psychiques du manque de repos, imaginez les dégâts que peuvent produire une telle addiction :

· Pour l’entourage d’abord : qui a envie de partager sa vie avec quelqu’un qui ne vit que pour son travail ? « Désolé chérie mais cette année, je te laisse partir seule avec les enfants en vacances. L’entreprise a besoin de moi ». Il y a fort à parier que la chérie en ait rapidement assez de passer sans cesse au second plan. Tout individu a besoin, pour se sentir bien, de marques de reconnaissance. Or quelle reconnaissance obtient-on de la part d’un conjoint qui pense que sa place est plus au travail qu’avec sa famille ? Combien de dirigeants ou managers ont divorcé parce que leur travail était devenu leur priorité ?

Et les enfants dans tout ça ? Certes, l’ergomane dira qu’il leur transmet la valeur travail. Mais est-ce bien ce dont l’enfant a besoin ? Pour se développer, l’enfant a besoin de l’amour et de la présence de ses parents. Or, un enfant qui fait le constat que l’un de ses parents préfère son travail à lui-même va nourrir un sentiment de rejet voire d’abandon qui va profondément atteindre son estime de soi. Il va croire que son parent ne l’aime pas et que sa propre valeur est inférieure au travail. A partir de là, il va développer, soit, par réaction, une aversion à l’égard du travail qu’il considérera comme l’origine de son mal-être ; soit, pour être aimé de son parent, il va au contraire vouloir reproduire le schéma et développer lui-aussi une dépendance au travail. Et voilà comment naît une nouvelle génération d’ergomanes.



· Pour les collaborateurs ensuite : travailler avec un ergomane est un enfer ! C’est simple, en tant que collaborateur, on ne se sent jamais à la hauteur. La plupart des collaborateurs veulent, eux aussi obtenir des marques de reconnaissance de la part de leur chef. Ils donnent donc le meilleur d’eux mêmes pour y parvenir. Or, quand on travaille avec un ergomane, on a beau donner le meilleur de soi-même, très vite, on a le sentiment que de toute façon, cela ne sera jamais suffisant puisqu’on ne peut pas - on ne souhaite pas - avoir la même implication que Boss. « Pourquoi mon chef travaille comme un dingue alors que moi, j’ai l’impression d’avoir bien fait mon job ? C’est que j’ai dû mal faire ou oublier quelque chose ».

De la même façon, un manager ergomane, parce qu’il se sent indispensable, peine à déléguer, ou s’il le fait, est dans le contrôle. Ses collaborateurs ne se sentent alors pas dignes de confiance puisque quoi qu’ils fassent, le boss ne peut même pas partir en vacances !

Dans mon ancienne vie, j’ai eu un responsable ergomane. Il était brillant et avait, grâce à son intelligence et sa force de travail, gravit rapidement les échelons. Quand il a pris la direction du service, c’était très stimulant. Il mettait les mains dans le cambouis, il avait toujours une solution à tout. Oui mais, petit à petit, ce qui au début nous poussait à vouloir donner toujours plus (pour obtenir sa reconnaissance) a fini par démotiver l’équipe. Personne ne se sentait à la hauteur et quoi qu’on fasse, on avait toujours un métro de retard. L’une de mes collègue (brillante et très travailleuse elle aussi) m’a un jour confié, totalement désabusée : « il m’a envoyé un mail à minuit ! Ce matin, j’étais là à 7 heures pour finaliser le dossier. Eh bien, il était déjà là et avait déjà tout réglé à ma place. Je crois qu’il couche là ! Non, il ne dort jamais… Moi, je ne peux pas travailler jour et nuit, je n’ai pas ses capacités ; je ne prends plus de plaisir, j’ai l’impression d’être devenue nulle ».

Enfin, imaginez le sentiment de culpabilité que peut développer un collaborateur au contact d’un manager ergomane. En effet, « si mon boss ne prend pas beaucoup de congés, de quel droit pourrais-je me permettre de poser trois semaines ? Cela me ferait du bien car j’ai bien travaillé cette année et j’ai besoin de me ressourcer mais l’entreprise a sans doute besoin de moi aussi ». Tous ne réagissent pas de la sorte mais les plus engagés, ceux qui veulent bien faire ont cette tendance à reproduire ce que leur montre leur responsable.

Combien de collaborateurs m’ont confié s’astreindre à ne poser que le minimum légal l’été parce que leur responsable, lui, avait décidé de rester au bureau. Pour ne pas déplaire, pour se faire bien voir et parce que l’exemple qu’ils avaient sous les yeux leur imposait inconsciemment de travailler, ils se résignaient, contre leur gré à laisser eux aussi, partir leur conjointe seule en vacances avec les enfants.

Voilà comment on fait naître chez ses collaborateurs la perte de confiance en soi et le sentiment de ne pas être à la hauteur… au mieux ce sentiment mène au désengagement (préjudiciable à l’entreprise), au pire, il mène à l’épuisement professionnel (préjudiciable au collaborateur et à l’entreprise).

· Pour l’ergomane lui-même : on pourrait penser qu’il le vit bien. Après tout, c’est bien lui qui s’impose ce rythme. Cela n’est pas complètement faux mais pas complètement vrai non plus. Comme je le disais précédemment, l’ergomanie peut s’apparenter à une addiction et on ne s’en défait pas si facilement.

J’ai eu un jour une discussion avec la responsable d’un site dont j’étais la RRH. Le site avait connu des difficultés mais était en train de se redresser. L’année avait été compliquée et toute l’équipe avait besoin d’une pause bien méritée. A l’aube des congés d’été, cette responsable me confie qu’elle est vraiment fatiguée, épuisée moralement et que ses fils lui demandent de passer plus de temps avec elle. Les vacances arrivent donc à point nommé. Et cette responsable d’ajouter : « je ne prends qu’une semaine. Je ne peux pas laisser la boite comme ça ! ».

Je me suis alors permis de lui demander après quoi elle courait ? Que pensait-elle qu’on attendait d’elle ? L’entreprise n’avait-elle pas tourné avant qu’elle ne prenne son poste ? S’effondrerait-elle si, du jour au lendemain, elle n’était plus en capacité d’en assurer la direction ? Était-elle vraiment la seule à pouvoir piloter son site ? Son N+1 et ses N-1 étaient-il si incompétents qu’elle ne pouvait pas leur laisser les rennes au-delà d’une semaine ? La satisfaction qu’elle éprouvait dans son travail justifiait-elle le fait de faire souffrir ses enfants qui effectivement ne l’avait pratiquement pas vue de l’année ? Qu’attendait-elle ? Qu’on lui décerne la palme de la manager la plus engagée ? Que lui procurait le fait de s’investir autant ?

Elle s’est mise à pleurer… elle prenait enfin conscience de tout ce (ceux) qu’elle était en train de sacrifier.

Je l’ai revue il y a peu. La première chose qu’elle m’a dit c’est « cette année, je pars un mois en Corse ! ». Elle m’a remerciée de lui avoir ouvert les yeux sur son addiction au travail. Notre conversation l’avait décidée à se faire accompagner par un coach. Ce travail d’accompagnement lui a permis d’identifier l’origine de son ergomanie et de reprogrammer son mental pour pouvoir être désormais une manager accomplie et reconnue mais également une femme et une maman heureuse et présente pour sa famille. « Ce coaching a changé mon rapport au travail et bien plus ! Il a changé ma vie. J'ai trouvé l'équilibre qui me manquait tant » m’a-t-elle dit.

J’ai croisé une semaine plus tard son plus proche collaborateur qui m’a confié le plaisir qu’il avait cette année à s’autoriser à partir se ressourcer trois semaines sur les côtes bretonnes.

L’ergomanie envolée aura finalement profité à tous 😊

Et vous, êtes-vous un manager ergomane ?

Si la réponse à la question précédente est oui, je peux vous accompagner. Offrez vous ce cadeau, à vous et à votre famille. Et prévenez vos enfants... l’année prochaine, vous passerez toutes les vacances en leur compagnie !

[1] Compte épargne temps

[2] Dans certaines entreprises, sous réserve d’avoir un accord d’entreprise le permettant, le don de JRTT est possible pour favoriser un collaborateur qui aurait besoin de jours supplémentaires pour s’occuper par exemple un enfant ou d’un proche malade.

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